Michelle Ballion

Tous les chats sont gris

Projet Nuit Banche 2018

Le projet que Michelle Ballion a conçu pour la façade de la librairie Gibert Jeune signe l’inscription de cet établissement historique du quartier Saint-Michel aux manifestations de l’édition 2018 de la Nuit Blanche, dans la périphérie des « Constellations de l’île Saint-Louis », l’un des quatre parcours à explorer tout au long de la nuit.

Tous les chats sont gris est le titre du projet, mais point de chats dans le colloque des créatures représentées, issues du bestiaire médiéval. Ainsi, les yeux levés vers le ciel de la nuit parisienne, le regard du promeneur est happé par les figures de ces animaux emblématiques suspendus et scintillants sur le fond sombre qui dissimule la façade de la librairie comme nous parvenant d’un temps archaïque indifférencié.

La monumentalité de ce projet transforme la relation d’intimité que le spectateur entretient habituellement selon un rapport de proximité avec les tableaux tout en représentant un défi technique majeur pour l’artiste dont la recherche est axée sur les conditions de visibilité de la peinture. Et si le spectateur est habitué à la présence unaire d’une œuvre d’art, la rencontre avec le projet de Michelle Ballion bouscule cette condition. Car les animaux apparaissant à la nuit tombée cèdent progressivement la place à une composition de formes colorées visibles à la lumière du jour. La peinture vit ainsi son cycle nycthéméral, l’alternance du jour et de la nuit, tel un organisme vivant en perpétuelle transformation.

Les propriétés luminescentes du médium phosphorescent que l’artiste utilise dans ses travaux les plus récents créent une conjoncture qui modifie notre expérience de la peinture généralement tributaire
de la luminosité ambiante. Polarisées entre lumière et obscurité, les deux compositions apparaissant / disparaissant conférent littéralement à la peinture un statut d’image en action, acte véritable plutôt qu’image. Visibles grâce au trait phosphorescent qui rend leurs formes identifiables, les gargouilles, le dragon, la licorne et la salamandre, nous invite à les penser comme évocations de leurs célèbres congénères, hôtes de certains lieux-phares du voisinage : les gargouilles de Notre-Dame, la licorne du musée de Cluny, le dragon de la Fontaine Saint-Michel, la salamandre de François Ier qui orne les Petites Ecuries du roi rue de l’Hirondelle toute proche. Leur richesse sémantique souligne les survivances des sources païennes dans les traditions chrétiennes et populaires et les situe entre pureté morale et spirituelle, destruction et renaissance en attestant la bivalence symbolique des images qui instruit notre manière de les regarder. Les regarder avec l’acuité d’un regard perçant « draconien » induit par les liens étymologiques rapprochent le sens du regard clairvoyant (« draconien » en grec ancien) et la créature légendaire. Si le trait phosphorescent tend à unifier les figures du bestiaire fantastique est-ce pour autant que les chats sont tous gris dans la nuit ? La vision nocturne de notre œil rend effectivement les couleurs et les détails de ce que nous regardons indiscernables.

Mais bousculer les conditions qui façonnent nos habitudes, celles de regarder, de comprendre et de penser, est du ressort de l’acte pictural. Se rappeler que si les gargouilles de Notre-Dame, d’élément architectural destiné à évacuer les eaux pluviales ont gagné au fil des siècles en expressivité à de manière à détourner le mal, les tailleurs de pierre y ont contribué en exerçant leur imagination sur ces motifs à l’iconographie moins contraignante que celle des figures codifiées des saints personnages.